Série d’articles relatifs aux foires de Châtenois (18éme siècle)

Auteur : abbé Charles Tresse, curé de Châtenois


Juillet 1934

Les foires de Châtenois

Le mot foire vient du latin forum, qui veut dire marché, place publique.

Au Moyen-Age, ce furent presque toujours les solennités religieuses qui donnèrent naissance aux foires. La fête d’un saint, un pèlerinage fréquenté attirait beaucoup de monde à l’église. On en profitait pour ouvrir un marché autour du sanctuaire. Ces marchés s’établissaient en vertu de chartes royales ; la plus ancienne que l’on connaisse est celle attribuée à Dagobert qui créa, en 629, la foire de Saint Denis qui durait quatre semaines.

Les foires de Châtenois sont déjà signalées au XIéme siècle : il n’est pas douteux que ce fut la présence de nos premiers ducs héréditaires qui valut à notre humble bourgade l’établissement de foires régulières, et nous avons toutes les raisons de croire que Gérard d’Alsace, en 1050, Hedwige de Namur, en 1070, leur fils Thierry le Vaillant en 1115, leur petit fils Simon 1er ,en 1139, accordèrent et confirmèrent ce privilège à notre vieux castinetum, leur résidence habituelle.

Ces marchés ont été institués aussi pour le soulagement du peuple qui, " éloigné de deux lieues et demi de Neufchâteau et de quatre de Mirecourt, n’avait pas la facilité de faire ce petit commerce, ressource de nombre de pauvres gens, surtout des personnes du sexe et d’infirmes, qui auraient trouvé du danger et nul profit d’aller à l’une de ces deux villes acheter ou vendre quelques poignées de chanvre, quelques livres de beurre, de fromage... ".

La charte suivante, accordée aux habitants de Châtenois par le duc René, nous fait connaître combien notre localité avait souffert des guerres du XVéme siècle :

 

René, par la grâce de Dieu duc de Lorraine, de Bar et de Calabre, marquis du Pont, comte de Provence, de Vaudémont, de Harrecourt etc..., à tous présens et advenir, salut :

L’humble supplication des bourgeois, manants et habitants de notre ville du Hault-Bourg de Chastenoy avons reçue disant que la ville est située en lieu haut et fort pénible, qu’à l’occasion des guerres en cours, les maison sont, pour la plus grande partie, aruynées, démolues et cherront cy-après en plus grant ruinne, si de sa grâce il ne leur est pas accordé quelque franchise et liberté.

Renè, s’inclinant devant cette supplication et désirant le dit Hault-Bourg estre relevé, rédifié et remis en estat et y retirer gens pour y faire leur demeurance, et tant pour les habitants présents que pour leurs successeurs et ceux qui y viendront demeurer, a de grâce espéciale affranchi et exempté de toutes tailles, aides et impôts, subsides et choses quelconques à lui dues, imposées ou à imposer, sous la réserve de la réfection et garde de la ville et du Hault-Bourg.

Et en outre de sa plus ample grâce pour le bien entretenement et augmentation d’icelle ville de Chastenoy et pour d’autres raisonnables causes, a octroyé, consenti et accordé qu’il puisse avoir et tenir désormais au dit Hault-Bourg chaque semaine un marché et deux foires par an, le dit marché me mardi et les foires l’une au jour de Saint Evre, l’autre au jour de Saint Vallentin. Ces foires et marchés devront toujours être tenus au Hault-Bourg, nos sujets seront tenus de construire halle, la réparer et tenir toujours en état, sans que nous y soyons tenu en aucune chose si bon nous semble...

Données en nostre ville de Mirecourt, le huitième de septembre de l’an de grâce de notre Seigneur 1488.

René .


Février 1935

Les foires de Châtenois (suite)

Les foires, nous l’avons dit précédemment, ont été établies au milieu du XIéme siècle, vers 1050, par Gérard d’Alsace et Hadwige de Namur, et confirmées par leur fils Thierry et ses successeurs, Simon 1er, Mathieu II en 1226.

En 1613, cet établissement fut encore approuvé par le duc Henri. Les malheurs du dernier siècle en ayant interrompu le cours, Léopold 1er en ordonna le rétablissement.

Mais ces foires et marchés n’ont pas été sans susciter la jalousie, et sans provoquer force réclamations : le 2 novembre 1754, les bourgeois de Neufchâteau, par l’organe de Michel Collenot, demandent à monseigneur le chancelier de Lorraine et Barrois, la suppression des foires et marchés de Châtenois.

Voici les prétextes qu’ils fournissent à leurs réclamation. Nous donnerons bientôt la riposte à Châtenois :

 

1. Ils ne veulent pas que les anciens ducs aient honoré Châtenois de leur demeure, depuis Gérard d’Alsace, jusqu'à la construction de Nancy ;

2. Ils se sont aperçus que, depuis l’établissement des six foires par an et un marché le mardi de chaque semaine au village de Châtenois, domaine du roi, situé à deux petites lieues de Neufchâteau et trois de Mirecourt, plus connu par son ancienneté que par se situation, étant composé de quatre hameaux, deux desquels sont éloignés de plus d’un quart de lieue de celui où se tiennent les dits marchés et foires, qui sont plus pernicieux que profitables aux habitants ;

Que depuis cet établissement, les habitants du dit Châtenois ont entretenu un commerce malentendu, dont le but et les suites sont la débauche et la chicane : cela ne se connaît que trop par l’état actuel des habitants, autrefois tous à leur aise et présentement réduits à l’extrême misère ;

S’ils s’en fussent toujours tenus à la culture de leurs terres, ils se seraient soutenus dans leur premier état : mais il a fallu commercer, plaider et se ruiner en buvettes, voilà quelles ont été pour eux les suites de cet établissement ;

De ces foires et marchés, il ne résulte donc qu’un tort notable aux habitants du lieu où ils se tiennent ; la ruine totale des foires et marchés de Neufchâteau, qui étaient auparavant les meilleurs des Etats du Roi.

Ils y sont cependant très nécessaires.

Pour le grand nombre d’artisans dont cette ville est peuplée ; votre Excellence peut vérifier le fait sur les rôles du vingtième de l’industrie ; d’ailleurs il y a six couvents en la dite ville, dont deux d’hommes et quatre de femmes, et tous se fournissent sur ces marchés.

La dite ville s’est beaucoup accrue par les trois sièges royaux qui y sont établis ; ces sièges la remplissent d’officiers de " judicatures ", sans parler des étrangers qu’ils attirent et des chaussées qui rendent le lieu de la province pour le passage le plus fréquenté.

Neufchâteau est le chef-lieu du quartier général d’un régiment de cavalerie, dont l’état-major et se suite ne sortent pas ; ils y attirent aussi successivement toutes leurs troupes et elle s’y assemble tous les ans pendant un mois pour s’exercer.

La grande consommation de Neufchâteau, prouvée par ce qui est dit ci-dessus, demande l’abondance : c’est précisément le contraire en la dit ville.

Bornée à l’orient par Châtenois, elle l’est encore plus au nord par les frontières de Champagne, d’où elle n’est éloignée que d’un quart de lieue au plus, elle est encore extrêmement gênée par le bourg de Morville et les villages voisins, peuplés d’artisans, de manœuvres, qui se fournissent en la dite ville, parce que, comme elle, ils sont sur les frontières de Champagne d’où, suivant les ordonnances, les grains et denrées ne peuvent sortir.

Un commerce considérable qui se faisait à Neufchâteau, et qui est ruiné par les foires et marchés de Châtenois, est celui des fils. Cette ruine fait chômer un grand nombre de " tixiers " ; le commerce des nappages et autres espèces de toiles particulières, qui étaient portées au-dehors du royaume, n’existe plus : par là, l’artisan se trouve oisif et les bras croisés. Les commerçants de cette espèce n’ont plus la faculté de pouvoir aller changer leur marchandises avec l’étranger contre son argent qu’ils apportaient en cette ville et qui y répandait l’abondance.

Un autre inconvénient qui résulte des foires et marchés de Châtenois prend sa source dans le défaut de police au dit lieu : ce défaut facilite la levée des grains toujours onéreuses au public, en empêche le versement à Neufchâteau, dont chaque marché n’est pas fourni en quantité suffisante.

Lorsque l’espèce manque et qu’elle devient plus chère, les boulangers sollicitent une nouvelle taxe : s’ils ne sont pas écoutés, ils refusent de cuire.

L’artisan qui se fournit chez eux, n’y trouvant pas sa ressource ordinaire, croit voir la famine à sa porte, et le tout tend à l’inconvénient dont les suites trop souvent éprouvées donnent toujours de justes sujets de crainte.

Enfin, de quelle utilités peuvent être les foires et marchés aux gens de campagne qui, par leur état et leur situation, sont toujours fournis et dans le cas de vendre eux-mêmes leur superflu ?

C’est donc dans une ville bien peuplée et remplis de troupes que doivent se verser les grains et denrées des environs ; ils s’y vendront à un prix dans lequel personne ne sera lésé, et les bourgeois ne " surachèteront " pas les denrées exposées en vente par les revendeuses qui se font trop payer du transport de ces mêmes denrées dont elles vont faire emplette à Châtenois.

Pour toutes ces raison, qui sont de notoriété publique, et que les habitants de Châtenois avoueraient eux-mêmes, s’ils ne craignaient pas d’être sevrés de leurs " buvettes " et de leurs chicanes ;

Le remontrant ne voit qu’avantage de toutes parts à l’anéantissement de ces foires et marchés, d’autant plus que Châtenois se trouve aujourd’hui au niveau des villages les plus " minces ", par la suppression de la Prévôté Royale, réunie au baillage de Neufchâteau, et qu’il ne résulte pour personne, pas même pour le domaine du roi, aucun droit de hallage ni de vente sur les dits foires et marchés.

Ainsi, il n’y pas de doute que votre Excellence, considérant avec son attention ordinaire le bien qui résulterait de la demande du remontrant, elle ne doive lui en remontrer l’effet, c’est ce qu’il espère de sa justice.

Signé : Collenot.

Expédié par le greffier de la subdélégation de Neufchâteau soussigné le deux novembre mil sept cent cinquante quatre.

Signé : Joumar

 

 


Mars 1935

Les foires de Châtenois (suite et fin)

A cette offensive brusquée, la riposte n’a pas traîné : trois jours après reçu communication de la requête ci-dessus des bourgeois de Neufchâteau, les maires, syndic et la communauté de Châtenois ont répondu :

 

 

La dite supplique présente une infidélité manifeste et irrespectueuse à l’égard du premier Ministre de l’Etat.

L’expérience n’a pu apprendre au sieur Collenot que les foires et marchés de Châtenois sont plus pernicieux que profitables à la communauté du dit Châtenois.

Il y a impudence de prêter à la communauté de Châtenois d’avoir pour but : le libertinage, la débauche, l’esprit de chicane, l’oisiveté. Attribution aussi cruelles qu’insensées, l’antiquité païenne n’offre rien de pareil ; les habitants de Châtenois protestent qu’ils ont en horreur toute espèce de libertinage et de débauche, qu’un chicaneur fait la haine publique chez eux. Les anciens ducs se proposaient d’honorer le chef-lieu de leur état et non de favoriser la débauche et l’esprit de chicane, ce qui ne régnait point à Châtenois il y a sept cents ans. Cette double manie n’a saisi les esprits que par l’instigation d’une plaidoirie prévôtale dont la suppression est venue à propos par la sagesse de monseigneur le Chancelier, quoique trop tard pour faire cesser ces maux que les enfants détestent dans leurs grèves et dont, grâce à Dieu, il ne reste que les funestes suites.

Et l’on peut dire que depuis cette heureuse suppression, le peuple de Châtenois est devenu plus laborieux et plus sobre, et nous pouvons attester que nulle part ailleurs les terres ne sont mieux cultivées ; qu’une partie des habitants cherche du travail au près et loin ; que les personnes du sexe passent les nuits d’hiver pour se procurer par le moyen de leur quenouilles et aiguilles une modique subsistance et de quoi payer les impôts. Donc leur ôter cette ressource, c’est arracher le pain à la main des personnes dignes de compassion et le moyen de satisfaire eu Roi.

Les dits habitants n’entrent pas dans les raisons exagérées du sieur Collenot, et tirées de l’état des foires et marchés de Neufchâteau : nos foires subsistent depuis sept cents ans ; nos marchés sont une fois la semaine ; ils rassemblent de petites denrées éparses, les rapprochent de Nancy où les cossons qui sont les plus grands marchands, les transportent.

Mal à propos, on dit que les foires et marchés empêchent l’abondance à Neufchâteau. Est-ce là une raison de priver Châtenois et ses voisins de ses droits et ses avantages ? Nancy et Lunéville n’ont pas encore pensé à demander la suppression des marchés presque journaliers de Saint Nicolas du Port ou de Rosières, et il paraît néanmoins que ces deux villes sont aussi peuplées que Neufchâteau ; cette raison n’a donc rien de solide, mais elle est encore moins vraie. Tout ce qui est tant soit peu considérable, grains, fromages, s’y vend, et on peut dire qu’il est peu de villes en Lorraine ayant plus l’avantage de la position, et un misérable village de Champagne, qui se trouve dans son voisinage, n’empêche pas qu’il soit vrai que Neufchâteau est le centre d’un contour de plus de douze lieues de diamètre, qui fournit cette petite ville.

Il n’est donc rien de plus faux que ce que dit le sieur Collenot que le commerce de Neufchâteau est miné par celui de Châtenois ; aussi cette raison n’est venue à l’esprit d’aucun homme, depuis sept cents ans que les foires sont tenues à Châtenois, et quant aux marchés, ils sont presque réduits aux personnes qui ne peuvent aller plus loin que Châtenois et à des denrées qui ne méritent pas le voyage de Neufchâteau .

Il n’y a point de police dans ces foires et marchés, dit-on. Rien n’est plus faux : dans toutes les foires, il y a des archers envoyés par les gens du Roi, et pour les marchés, les maires et syndics empêchent tout désordre par leur vigilance, et on ne peut citer un seul fait odieux résultant de ces foires et marchés depuis la suppression de la prévôté.

Si l’on craint la famine à Neufchâteau, nous l’avons sentie à Châtenois, et sans le petit commerce, nombre de pauvres en auraient été consumés à Châtenois et dans les communes voisines.

Enfin ces marchés, si peu de choses en eux-mêmes, sont d’un grand secours aux menues gens de Châtenois et du voisinage, et si peu considérables par rapport à Neufchâteau, que ce serait un grand mal sans utilité notable que d’ôter cette ressource à Châtenois.

Le sieur Collenot n’a donc consulté nullement la vérité dans tout ce qu’il hasarde, et la communauté de Châtenois, loin d’avouer ces raison, est surprise qu’il se trouve des hommes capables d’en imposer ainsi à la personne de monseigneur de Chancelier et de lui faire envisager les foires et marchés de Châtenois comme pernicieux, à Châtenois et à Neufchâteau, de nul rapport ni envers le public, ni envers le Roi, malgré les preuves du contraire, car il est vrai qu’il en revient 81 livres à la communauté dont le vingtième est payé au Roi.

Telle est la réplique des habitants de Châtenois à celle des bourgeois de Neufchâteau. Les dits habitants supplient instamment monseigneur Sallet de faire passer à monseigneur le Chancelier la réplique des bourgeois de Neufchâteau avec la présente réponse, approuvée de toute la communauté de Châtenois, assemblée à cet effet, et qui supplie très humblement monseigneur le Chancelier de lui faire justice des imputations atroces contenues dans la supplique et réplique des bourgeois de Neufchâteau, et de la maintenir dans le droit en possession des foires et marchés dont s’agit, et elle redouble ses vœux pour la prospérité de Son Excellence.

 

Suivent cinquante cinq signatures.

Les communautés voisines de Châtenois étaient également intéressées au maintien des foires et marchés dont il s’agit : aussi sont joints les certificats de leur opposition aux entreprises des " bourgeois de Neufchâteau ".

Ce sont les comtés de Belmont, de Dombrot, cy-devant Bouzey, de Courcelles, de Dolaincourt, Vouxey, Balléville, Saint Remimont, Ollainville ; les communautés de Saint Paul, Morelmaison, Sandaucourt, Darney, Longchamp, La Neuveville, Houécourt. Ce certificat, uniforme pour toutes ces localités, était ainsi conçu :

 

Nous soussignés syndic, maire, habitants et communauté de... certifions que les officiers et bourgeois de la ville de Châtenois nous ayant représenté que les fermiers des droits établis à Neufchâteau se seraient pourvus en suppression des foires et marchés du dit Châtenois, et que pour en affermir l’usage d’autant plus utile qu’il est nécessaire au bien public, ils auraient besoin d’une attestation par écrit signée de Nous, par laquelle se ferait voir clairement et sincèrement la grande utilité et nécessité publique des foires et marchés, établis depuis un temps immémorial dans le lieu du dit Châtenois : c’est pourquoi nous déclarons que rien n’a jamais été mieux établi que les susdits foires et marchés eut égard au grand nombre des villages circonvoisins du dit Châtenois, dont il ne s’en trouve aucun qui n’en désire la continuité perpétuelle pour leur bien et utilité particuliers, non seulement à cause du trop grand éloignement des villages circonvoisins de Châtenois à Neufchâteau, ce qui fait que la plupart de ceux qui ont quelques denrées à vendre ne se trouvent pas en état de les transporter, comme aussi ceux qui auraient quelques provisions à faire, ne le pourraient sans faire beaucoup de dépenses pour la conduite, par rapport à la distance trop éloignée, mais encore pour entretenir le commerce de tout le voisinage du dit Châtenois qui, faute de foires et marchés au dit lieu, se trouverait totalement interrompu.

C’est ce que nous certifions véritable, en foi de quoi nous avons signé le présent certificat, ce 18 octobre 1754.

 

SOLUTION

 

Vue la présente requête, les réponses et répliques des parties, les autres pièces jointes et l’avis du sieur Sallet, subdélégué, les patentes et décrets qui ont permis l’établissement des foires et marchés au dit lieu de Châtenois doivent avoir leur exécution ; au moyen de quoi nous déboutons le suppliant de sa demande.

Fait à Lunéville, le 27 octobre 1754.

Signé : Lagalaizière.

 


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