La lampe dans les ruines

Au milieu de la vallée, à travers un rideau d’arbres dont les feuilles tremblent au moindre vent : c’est le pays calme et tranquille qui rappelle certaines toiles de fond brossées par des maîtres décorateurs pour encadrer quelque pastorale.

Autour du modeste clocher, des petites maisons aux murs gris tapissés de lierre, de vignes vierge; des toits rouges et irréguliers d’où montent des fumées bleuâtres. Près du vieux moulin, éclaboussé de l’aube au crépuscule par les battoirs des laveuses, des pans de murs délabrés, fleuris comme des jardins se mirent mélancoliquement au fil de l’eau qui chante, se confondent avec les reflets des troncs de saules noués et tordus. Des petits chemins tortueux qu’on voit à la grand’route et qui semblent des voies de paradis terrestre. Puis plus loin, au flanc de la colline où le berger mène son troupeau, la quasi solitude des sous-bois teintés de vert, gouachés de violet dans les matins de mai. Plus loin encore, de folles végétations, des taillis impénétrables auprès des sentiers moussus et pierreux, menant aux profondeurs de la forêt, où parfois je me suis égaré, allant à l’aventure, au hasard d’une route capricieuse. Peut-on n’y point penser, à cette joliesse, à cette magnificence de la nature, à ce charme du village et à tant de beauté ? J’y songe plus encore ce soir, après cette promenade parmi les débris éparpillés au vent de cette fin d’automne, au travers des sapins noirs et tristes qui couvrent les pentes.

Le vent qui siffle et qui hurle m’apporte par instants les carillons enroués des appels de prières, la sonnerie d’une cloche inégale et lugubre, comme un sanglot dans la nuit... dans la nuit venue insensiblement, grisaille obscurcie par degrés.

Les pieds sur les chenets, je regarde le sarments qui flambent en pétillant dans l’âtre. Dans les recoins, une étincelle s’allume parfois au flanc d’un vieux chaudron, à l’une des assiettes du large dressoir tapi dans l’ombre.

Un chien hurle au loin... Fatigue et tristesse... Je rêve... A cette époque où tout se transforme, les choses qui m’entourent s’obstinent à garder pieusement le trésor de leurs traditions ; j’ai la sensation de me transporter subitement dans un passé lointain et recueilli, fleuri de légendes gracieuses et sereines. C’est comme une résurrection brusque du temps jadis, à l’appel de cette voix mystérieuse qui chante au cœur le ressouvenir... Vous ne pensiez à rien, et tout d’un coup, des images sortent du vide ; il plane des apparences ; de l’ombre qui se condense, naissent des êtres ; des contours vagues se précisent, montent à la lumière, et font revivre le temps d’une imagination.

Or, tandis que la silhouette des années effacées glisse devant mes yeux, les vieilles légendes de la terre lorraine semblent rôder dans l’atmosphère chaude de la salle... Et je revois cette bonne vieille qui me narrait, un soir de veillée, en tournant inlassablement son rouet, l’antique légende de la lampe dans les ruines.

Comme il est agréable de se réfugier tout près d’une belle et claire flambée ! Oh ! le charme exquis des soirs au coin du feu, sous la monumentale cheminée, l’intimité prenante des heures où l’on "veille" la souche. !... Elle me disait, la bonne vieille, d’une voix grêle et fausse, les aventures fantastiques des ducs de Lorraine, sires de Châtenoy ; son œil par moment s’animait, son ton devenait plus âpre, et puis, monotone, elle reprenait le thème invarié, immuable, pieusement transmis de génération en génération.

Certes, on n’y croit plus, aujourd’hui, à ces vieilles histoires ; pourtant le soir, quand on se trouve seul, tout seul sur un chemin solitaire, quand le vent se déchaîne, agitant les branches aux formes étranges, il en est encore qui se signent aux passages les plus redoutables du chemin.

* * *

Le château de Châtenoy fut, il y a des centaines et des centaines d’années, disent les chroniques, une merveille entre tous les châteaux ; digne résidence d’ailleurs des fiers et conquérants duc lorrains. Imposant et solide comme un chevalier dans son armure, il dominait la vallée, protégeant les humbles logis des vassaux. Bons maîtres, braves et généreux, les ducs possédaient d’immenses trésors qu’ils administraient avec sagesse.

Mais un jour, ce fut comme un tonnerre lointain, un bruit de marée montante, un piétinement gigantesque, une galopade formidable. Poussant des cris féroces, couverts d’armures légères, un flot de barbares se rua sur le castel... Mêlée épique, malgré l’absence du duc et des capitaines, assauts repoussés, sans cesse renouvelés... Le donjon résiste encore pendant de longues et cruelles heures Après des combats et des combats, des luttes et des luttes, on ne put y tenir, et les flammes de l’incendie éclairèrent la contrée, empourprant le ciel comme une fournaise d’enfer ; après la défaite, c’était ruine et désolation... Des ans et des ans passèrent, les ducs résidant à Nancy ; peu à peu, les ruines de leur première forteresse s’effritèrent, les lierres, les mousses et les ronces s’élancèrent à l’assaut de ce gigantesque effondrement.

Cependant, il restait, terrible, le souvenir du vieux castel, et certain paysan étant passé le soir au bord des fossés à demi comblés, avait entendu des bruits étranges, des plaintes... Tel autre, au clair de lune, jurait avoir aperçu, errante, une jeune princesse de grande beauté, levant au ciel des bras éplorés, ses cheveux, brillants comme de l’or, s’envolaient au vent de la nuit.

Mais ce que l’on affirmait plus formellement encore, c’était la présence d’immenses trésors, enfouis dans les profondeurs du souterrain du château. Or, certain soir, après la veillée, un homme du Haut-Bourg, peu sensible sans doute aux superstitions, se promit de se procurer à bon compte une si belle fortune. Il laisserait la charrue pour vivre en "monsieur", plus de blouses, plus de rudes travaux, alors il aurait des écus plein ses "picotins"... Qui donc l’empêcherait, la nuit prochaine, de ravir aux cachettes du manoir leurs merveilleux trésors ? En creusant près de la "goulotte", il trouverait sûrement le coffre rempli de monnaies d’or et d’argent... Il partit avec une solide bêche, sans crainte d’être le jouet de quelque lutin cruel, et creusa, creusa à la lumière clignotante de sa lanterne ; les astres luisaient au ciel obscur, autour de la lune ronde, qui semblait verser une lumière tamisée sur toutes les choses estompées d’un fin brouillard d’opales.

Au chant du coq, "not’homme" n’était pas de retour. Sa femme tremblait dans sa maison vide ; timides, des voisins rôdaient aux alentours ; dans les pleurs on courut aux ruines ! Hélas ! parmi les pierres écroulées, on ne découvrit que le lanterne qui brûlait auprès de la bêche rouge de sang... L’homme était disparu, emporté par les revenants...

Il y a quelques temps, celui qui était assez téméraire pour oser, la nuit, porter ses regards vers ce qui fut le beau château pouvait apercevoir la lumière d’une lampe errant parmi les décombres... C’est le spectre de l’homme du Haut-Bourg, qui, toujours, cherche le trésor des ducs. Il les cherchera ainsi, m’assura la vieille qui me conta l’histoire, jusqu’au jugement dernier.

* * *

Le silence se fait plus profond, un rayon de lune diaphane joue à travers la vitres, et devant l’âtre où les derniers sarments se tordent, se convulsent dans un poudroiement d’étincelles rougeoyantes, il me semble encore entendre le rouet de la vieille tournant inlassablement avec un grincement léger, tandis qu’elle m’assurait que l’on devait en toute hâte, sous peine des pires malheurs, mettre une botte de paille dans l’eau de la fontaine, quand les regard égarés, à l’emplacement du château, avaient aperçu la lampe dans les ruines.

Paul Dumont

* * *

 

Ce conte fut publié dans "Le Pays Lorrain" en 1912. Son auteur était alors principal clerc de notaire à Paris. Il avait été élève à l’école de Châtenois.

 


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